150 nautiques (1ère partie)

 

On est début décembre mais peu importe. Si les conditions sont là, si je m’arrange pour rentrer avant la nuit aéronautique, je n’ai pas d’argument pour ne pas le faire. J’ai de la visibilité, ça souffle plutôt fort mais dans l’axe des pistes.  Il faut le faire. Je sais à quel point les heures sont difficiles à engranger. Je n’ai aucune envie d’attendre le printemps prochain pour faire ma 150NM.  Jean-François semble m’avoir compris. Je suis déterminé à y aller dès que les conditions le permettent… et les conditions semblent être là.         

Il me fait le cadeau de venir pendant midi pour assurer le coup, je mesure la chance qu’il me donne. Il s’agit d’un solo encadré, et s’il n’est pas sur le terrain, il n’y a pas de solo. Ça y est je vais pouvoir y aller.

Dans la tour, on vérifie ensemble la météo. Cette météo… Je vais dans quelques minutes réaliser qu’avec elle, on ne s’ennuie pas. En effet, Jean-François me fait remarquer que sur mon trajet prévu, la visibilité est médiocre. Même s’il fait beau, l’atmosphère est brouillée sur Cambrai et Albert.

Pas prudent, pas vers le Nord. Soit je change ma nav, soit il faut remettre à plus tard. La semaine passée j’ai déjà fait demi-tour à Cambrai pour les mêmes raisons. Guy avait même regretté que je me sois obstiné à faire cette route. Comme seule réponse, je lui ai expliqué que j’étais imprégné pas cette nav, j’en avais presque rêvé, je voulais la faire.  A son regard, j’ai vite compris que j’avais loupé quelque chose. Est-ce vraiment nécessaire de passer plus de trois heures à préparer une nav ? N’aurais-je pas pu en faire une autre plus adaptée ? Pourquoi ne pourrais-je pas changer mes plans ? Telles furent les questions qui m’avaient taraudé pendant une semaine.

On doit se préparer, oui. Mais on doit être capable d’adaptation… et tout est dit.

Il se trouve qu’aujourd’hui je ne laisserai pas passer ma chance. Même si j’ai passé plusieurs heures à préparer cette nav, même si je connaissais chaque détail de mon parcours, je ressens à peine une petite frustration, je me reconfigure. A vrai dire, dans la vraie vie, je serais sans doute sorti de mon corps. Mais pas aujourd’hui.

Je ressors ma carte OACI, je dégage mon log de nav soigneusement préparé pour en sortir un vierge. Mon rapporteur, un crayon et on recommence. Cette fois je n’ai que quelques minutes pour accoucher de ma feuille de route. Jean-François vérifie par dessus mon épaule, corrige ou complète mon travail.  Je suis concentré comme jamais, je me surprends à être déjà dans mon vol. Il y a encore quelques mois, le simple fait de m’imaginer perdre de vue le terrain m’aurait fait paniquer. Aujourd’hui, je vais faire un trajet triangulaire de 150NM ( soit 280 KM), en passant par Coulommiers et Vatry… seul.

Pas le temps de regarder à quoi ressemble Coulommiers en image satellite, je n’aurai pas ce luxe. Il faut que je fasse un travail d’abstraction auquel je n’étais pas habitué. Être pragmatique, bien étudier la carte VAC. Je vais découvrir un endroit dont j’avais à peine entendu parler, en région parisienne… Soit.

Et Vatry… le terrain de jeu du Concorde à une certaine époque, de l’Antonov 225 et du 747. Je l’avais déjà survolé il y a quelques mois mais jamais je ne m’y étais posé. À vrai dire j’ignorais que c’était possible il y a encore deux ans. Je pense à mon grand frère avec qui j’ai partagé la passion de l’aéronautique pendant des années. C’est fou ce qui ce passe ! Et je suis là, je vais partir seul dans KQ et réaliser ce périple inespéré.

C’est l’heure, tout est prêt. Il faut y aller. L’avion est devant la pompe, j’ai pris soins de faire le plein avant que mon instructeur n ‘arrive.

Je fais le tour de mon DR400,  il fait froid et ce vent mordant me donnerait presque envie d’accélérer les étapes, mais ça n’est pas le moment. Ça n’est jamais le moment parait-il. J’ai les trois flammes dans la main. Tout est correct. J’installe mon sac rouge – qui ne me quitte jamais – à l’arrière puis je m’installe péniblement après avoir reculé  le siège à fond. Ce froid rend l’instant désagréable en surface, mais en réalité j’ai chaud. Ma concentration et mon objectif inhibent presque toute émotion. Je jette un œil vers la tour puis je me recentre sur mon avion. Je sors ma planche de mon sac, mon casque. Mes mains tremblent un peu… le froid, le stress, que sais-je ? J’adore l’effet qu’offre le contact du casque autour de mes oreilles. Je suis soudain plongé dans un environnement acoustique profond. On s’entend presque respirer, tant que l’avion est au repos…

 Je sors ma check list et une petite bourrasque me rappelle que la verrière est toujours ouverte, même si cela évite la formation de buée il va bien falloir la fermer un jour. Ça sera maintenant. Je saisis la poignée, fais coulisser lentement cette bulle en arrière, et je verrouille.

Je suis dedans, c’est l’heure.

Jean-Christophe

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